عن أبي إسحاق سعد بن أبي وقاص رضي الله عنه قال :
جَاءَنِي رَسُولُ اللَّهِ ﷺ يَعُودُنِي عَامَ حَجَّةِ الْوَدَاعِ مِنْ وَجَعٍ اشْتَدَّ بِي، فَقُلْتُ: يَا رَسُولَ اللَّهِ، إِنِّي قَدْ بَلَغَ بِي مِنَ الْوَجَعِ مَا تَرَى، وَأَنَا ذُو مَالٍ، وَلَا يَرِثُنِي إِلَّا ابْنَةٌ لِي، أَفَأَتَصَدَّقُ بِثُلُثَي مَالِي؟ قَالَ: لَا. قُلْتُ: فَالشَّطْرُ يَا رَسُولَ اللَّهِ؟ فَقَالَ: لَا. قُلْتُ: فَالثُّلُثُ يَا رَسُولَ اللَّهِ؟ قَالَ: الثُّلُثُ، وَالثُّلُثُ كَثِيرٌ - أَوْ كَبِيرٌ - إِنَّكَ أَنْ تَذَرَ وَرَثَتَكَ أَغْنِيَاءَ خَيْرٌ مِنْ أَنْ تَذَرَهُمْ عَالَةً يَتَكَفَّفُونَ النَّاسَ، وَإِنَّكَ لَنْ تُنْفِقَ نَفَقَةً تَبْتَغِي بِهَا وَجْهَ اللَّهِ إِلَّا أُجِرْتَ عَلَيْهَا، حَتَّى مَا تَجْعَلُ فِي فِي امْرَأَتِكَ...
Puis le hadith se poursuit avec la crainte de Saʿd de demeurer à La Mecque après ses compagnons et l’invocation du Prophète ﷺ en faveur de la Hijra de ses Compagnons. Le texte complet est bien celui du n° 6 de Riyâd as-Sâlihîn.
🇫🇷 Traduction
Saʿd ibn Abî Waqqâs رضي الله عنه rapporte :
« L’Envoyé d’Allah ﷺ vint me visiter l’année du Pèlerinage d’Adieu, alors que j’étais gravement malade.
Je lui dis :
“Ô Messager d’Allah ! Tu vois à quel point la maladie m’a atteint. Je possède des biens et je n’ai pour héritière qu’une seule fille. Puis-je donner les deux tiers de mes biens en aumône ?”
Il répondit :
“Non.”
Je demandai :
“La moitié alors, ô Messager d’Allah ?”
Il répondit :
“Non.”
Je demandai :
“Le tiers ?”
Il dit :
“Le tiers, et le tiers est déjà beaucoup. Il vaut mieux que tu laisses tes héritiers dans l’aisance plutôt que de les laisser pauvres, tendant la main aux gens.
Et toute dépense que tu fais en recherchant par elle la Face d’Allah te vaudra une récompense, même la bouchée que tu mets dans la bouche de ton épouse.”
Je demandai :
“Ô Messager d’Allah, resterai-je donc après mes compagnons ?”
Il répondit :
“Tu ne demeureras pas après eux en accomplissant une œuvre par laquelle tu recherches la Face d’Allah sans que cela n’augmente ton degré et ton élévation. Et peut-être vivras-tu encore, de sorte que des gens profiteront de toi tandis que d’autres subiront un tort par toi.”
Puis il dit :
“Ô Allah ! Fais parvenir à son terme l’émigration de mes Compagnons et ne les fais pas revenir sur leurs pas.”
Puis le Prophète ﷺ évoqua Saʿd ibn Khawla, qui était mort à La Mecque. »
Rapporté par al-Bukhârî et Muslim.
🌱 Pourquoi an-Nawawî place-t-il ce hadith dans le chapitre de l’intention ?
La phrase centrale est :
وَإِنَّكَ لَنْ تُنْفِقَ نَفَقَةً تَبْتَغِي بِهَا وَجْهَ اللَّهِ إِلَّا أُجِرْتَ عَلَيْهَا
« Toute dépense que tu fais en recherchant par elle la Face d’Allah te vaudra une récompense. »
C’est le cœur du hadith.
Une dépense peut être extérieurement très ordinaire : acheter à manger, vêtir ses enfants, payer le logement de sa famille, prendre soin de son épouse…
Mais si cette dépense est faite avec une intention sincère, en cherchant l’agrément d’Allah et en accomplissant correctement ses responsabilités, elle devient une œuvre récompensée. Le Prophète ﷺ va jusqu’à prendre comme exemple la bouchée de nourriture donnée à son épouse.
💜 Même une bouchée donnée à son épouse
حَتَّى مَا تَجْعَلُ فِي فِي امْرَأَتِكَ
C’est une image magnifique.
Un geste qui pourrait sembler simplement affectueux ou quotidien peut devenir une ʿibâda, une adoration, lorsque l’intention est bonne.
Ainsi, nourrir sa famille n’est pas nécessairement seulement :
« une dépense obligatoire »
Cela peut aussi devenir :
« une dépense faite pour Allah et récompensée par Allah ».
C’est exactement le thème développé par an-Nawawî dans ces premiers hadiths : la niyya peut transformer la valeur spirituelle d’un acte ordinaire.
🪙 Pourquoi le Prophète ﷺ refuse-t-il les deux tiers et la moitié ?
Saʿd était très malade et pensait qu’il allait peut-être mourir. Il possédait beaucoup de biens et, à ce moment-là, n’avait qu’une fille comme héritière. Il souhaitait donc consacrer une grande partie de sa fortune à la charité.
Il propose :
les deux tiers → le Prophète ﷺ dit non.
la moitié → non.
le tiers → il l’autorise, tout en ajoutant :
الثُّلُثُ وَالثُّلُثُ كَثِيرٌ
« Le tiers, et le tiers est déjà beaucoup. »
C’est l’un des textes fondamentaux concernant la wasiyya, le legs testamentaire : la part pouvant être léguée en dehors des héritiers légaux ne doit normalement pas dépasser un tiers. Muslim classe d’ailleurs ce récit sous le chapitre « Le legs d’un tiers ».
👨👩👧 « Laisser tes héritiers dans l’aisance est meilleur »
Le Prophète ﷺ lui donne ensuite cette règle remarquable :
إِنَّكَ أَنْ تَذَرَ وَرَثَتَكَ أَغْنِيَاءَ خَيْرٌ مِنْ أَنْ تَذَرَهُمْ عَالَةً يَتَكَفَّفُونَ النَّاسَ
« Il vaut mieux que tu laisses tes héritiers dans l’aisance plutôt que de les laisser pauvres, tendant la main aux gens. »
Cela montre une conception très équilibrée de la générosité.
Saʿd voulait donner énormément en aumône. Son intention était bonne. Pourtant, le Prophète ﷺ lui enseigne que prendre soin de ceux dont on est responsable fait également partie du bien.
Il n’est donc pas demandé à une personne de distribuer toute sa richesse volontairement puis de laisser sa famille sans ressources.
🌿 Prendre soin de sa famille est lui-même une bonne œuvre.
❤️ Dépenser pour sa famille peut être une sadaqa
Une autre version authentique chez Muslim est encore plus explicite :
« Ta dépense pour ta famille est une aumône, et ce que ton épouse mange de tes biens est une aumône. »
Cela élargit énormément notre compréhension de la sadaqa.
Une personne pourrait penser :
« La charité, c’est seulement l’argent que je donne à quelqu’un d’extérieur à ma famille. »
Le hadith enseigne que non.
Avec la bonne intention, il peut aussi y avoir une immense récompense dans :
- nourrir ses enfants ;
- prendre soin de son conjoint ;
- payer les besoins de son foyer ;
- protéger sa famille de la dépendance envers les autres ;
- travailler honnêtement afin de subvenir à leurs besoins.
Tout cela peut être transformé par la niyya. 🌸
🌿 « Recherchant par cela la Face d’Allah »
Le Prophète ﷺ ne dit pas simplement :
« Toute dépense est automatiquement récompensée de la même manière. »
Il ajoute :
تَبْتَغِي بِهَا وَجْهَ اللَّهِ
« par laquelle tu recherches la Face d’Allah »
Voilà pourquoi ce hadith se trouve dans le chapitre de l’ikhlâs et de la niyya.
Deux personnes peuvent effectuer exactement la même dépense.
L’une pense seulement :
« Il faut bien que je paie. »
L’autre pense aussi :
« Allah m’a confié cette famille. Je veux remplir correctement ma responsabilité et rechercher Son agrément. »
L’acte extérieur peut être identique, mais l’intention lui donne une dimension supplémentaire.
🕊️ Pourquoi Saʿd demande-t-il : « Vais-je rester après mes compagnons ? »
Saʿd était à La Mecque, alors qu’il avait émigré de La Mecque vers Médine. Il craignait de mourir dans la ville qu’il avait quittée pour Allah, et donc de ne pas repartir avec ses compagnons après le pèlerinage. Les versions authentiques du récit montrent cette préoccupation.
Le Prophète ﷺ lui annonce qu’il pourrait au contraire vivre encore et accomplir de nombreuses œuvres :
« Tu n’accompliras pas une œuvre en recherchant la Face d’Allah sans que ton degré et ton rang n’en soient augmentés. »
Et effectivement, le propos prophétique envisage explicitement que Saʿd vive assez longtemps pour que des personnes bénéficient de lui et que d’autres soient affectées par lui.
Le message spirituel reste le même :
tant que la vie continue, les possibilités de bonnes œuvres continuent également.
💎 Les grandes leçons du hadith n° 6
Ce hadith réunit plusieurs enseignements très forts :
- L’intention transforme les actes ordinaires en œuvres récompensées.
- Dépenser pour sa famille avec une bonne intention peut être une sadaqa.
- La générosité doit rester équilibrée et ne pas priver injustement ses héritiers.
- Le legs testamentaire est limité, dans ce contexte, au tiers ; et même le tiers est décrit comme important.
- Prendre soin de ses proches est une œuvre de bien, pas un obstacle à la générosité.
- Tant que l’être humain vit, il peut augmenter son rang auprès d’Allah par des œuvres accomplies sincèrement pour Lui.
📚 Références
Riyâd as-Sâlihîn, hadith n° 6, chapitre 1 : باب الإخلاص وإحضار النية — La sincérité et la présence de l’intention.
Sahîh al-Bukhârî, notamment n° 2742, Livre des testaments, chapitre : « Il est préférable de laisser ses héritiers dans l’aisance plutôt que dépendants des gens ».
Sahîh Muslim, n° 1628a et variantes, Livre des testaments, chapitre « Le legs d’un tiers ».
🌸 La phrase à retenir
« Tu ne feras aucune dépense en recherchant par elle la Face d’Allah sans en être récompensé, même la bouchée que tu mets dans la bouche de ton épouse. »
C’est probablement la raison principale pour laquelle an-Nawawî a choisi ce long hadith dans son chapitre sur l’intention : il nous apprend que la niyya ne concerne pas seulement les grandes adorations. Elle peut transformer les gestes les plus simples de la vie familiale en actes d’adoration et en récompense. 🌿
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